Ode à la Marseillaise
C’est le mois de Ramadhan, Didi est sur la paille, il n’a pas touché sa pension. Le six du mois est déjà loin et c’est la troisième journée du mois sacré. Buveur, bravache et coureur c’est vrai mais pas complètement mécréant. Ramadhan est son mois, il se rapproche d’Allah avec toute la ferveur d’un grand croyant ; ce qui ne l’empêche pas de commettre de temps en temps quelques bourdes, histoire d’apporter du piment à sa vie d’oisif. La grande rue, il l’arpente depuis plus d’une heure. Que cherche-t-il ? C’est sûrement quelque gogo qu’il a repéré. Le cadi l’aperçoit, il l’appelle : « Alors Didi qu’est ce qui te turlupine ? Tu es fauché n’est-ce pas ? ».
« Non pas du tout, je cherche quelqu’un qui me doit de l’argent. » répond Didi et aussitôt se mord la lèvre, chose qui n’échappe pas au cadi.
« Sois honnête avec moi, tu cherches une victime. Attention Didi c’est Ramadhan et Allah t’attend au tournant, la vie est courte ». Didi n’admet pas de telles accusations, en plus le traiter de menteur…
La générosité du cadi est immense mais douter de la foi de Didi ça se paie Ramadhan ou pas. Et voila que le cadi charge Didi de lui acheter un coq, de la viande et bien d’autres choses aussi succulentes les unes que les autres. Le repas du cadi s’annonce bien riche, entre chorba et tajine Didi se voit butiner telle une abeille. Didi chargé, se rend chez le cadi, il passe le couffin bien rempli à « madame le cadi » qui se trouve derrière la porte et qui laisse passer une main si blanche que notre lascar se met à baver. Il sait que cette main doit préparer des merveilles à son ami le cadi et l’idée germe dans sa tête si sympathique. Didi retourne auprès de son ami, ils discutent longuement, plaisantent sur tout et rien. Le cadi passe la main discrètement dans sa poche en retire une pièce de cinq centimes et la met dans la main de son ami. Cinq centimes, mais c’est trop ! Didi refuse et prend congé, il presse le pas pour ne pas être rattrapé par le cadi. Cinq centimes en ces années de disette, juste après la deuxième guerre mondiale, c’est presque une richesse. Il ne veut pas prendre l’argent ; Didi doit mettre en œuvre son plan, il faut qu’il donne une leçon à ce cadi.
Didi ne veut pas rentrer chez lui tant qu’il n’a pas rapporté viande et autres victuailles. Il chasse ; la proie n’est pas loin, il la sent, elle est là toute proche. La victime se présente devant lui, un paysan traînant une mule chargée de deux grands sacs. Didi enlève sa ceinture, suit le bonhomme jusqu’à l’abri des regards. Didi met la ceinture autour du cou de la mule, enlève le mors, le garde en mains pendant une certaine distance avant de le lâcher à l’entrée du souk. Didi se presse, il sort de cette cohue, il pénètre chez lui, sa maison est proche du cimetière qui est lui-même à côté du souk. Sa femme attend de la viande et des légumes, c’est toute une mule qu’il lui apporte avec deux grands sacs. Didi, aidé de sa femme décharge les sacs, il les ouvre : « ils sont pleins de dattes de Khanga Sidi Nadji ».
Intriguée, sa femme lui pose la grande question : «qui t’a si généreusement gavé de dattes? »
-Allah Karim » répond laconique Didi. Tu sais très bien que mes amis ne me laissent pas tomber, je te le prouve chaque jour qu’Allah fait ».
Zineb ne semble pas convaincue, un éclair passe dans ses yeux qui en disent long sur ce qu’elle pense de cette affirmation.
La rue est bien animée, le marché ne désemplit pas. Le soleil continue sa course avec une lenteur inouïe, le fumeur est à cran. Didi s’amuse, heureusement qu’il n’est pas amateur de tabac, c’est la raison pour laquelle il est bien portant et en forme. Le crépuscule n’est plus très loin, il faut rapporter à Zineb le succulent repas qu’il lui a promis. Le cadi est toujours dans le magasin de Slimane, il discute des derniers événements. Zelmat, brigand, bandit des grands chemins est guillotiné par la justice française. Tout le monde en parle, tous condamnent, beaucoup sont pour, surtout ses victimes. Le ghassiri qu’il déshabille ce matin d’août est très heureux, c’est lui que Zelmat met nu, lui laisse seulement de vieilles savates pour pouvoir marcher dans cette piste montagneuse. Rentré chez lui notre brave ghassiri se vante quand on lui fait remarquer qu’il a toujours ses savates. Notre brave répond qu’ « un homme est sur ces savates ! impossible de céder, d’ailleurs les bandits ont compris qu’ils ont affaire à un dur à cuir ».
Didi descend la rue de Batna, là où habite le cadi. Arrivé prés de la maison, un parfum de tajine lui chatouille les narines. Notre lascar frappe à la porte et demande le passage. « Trik ! » pour avertir qu’un étranger à la famille entre. La femme se précipite dans la chambre, la cour est vide mais remplie des volutes du contenu de la marmite posée sur un kanoun. Le tajine mijote à petit feu, il est prêt. Didi le met dans le couffin qu’il repère juste à un mètre de là et sort.
L’odeur du tajine … heureusement que le mois de jeûne est terminé.
J’attends la suite des aventure de Didi.