|
Page 1 sur 5 Dans les années trente, le parti nazi déverrouilla les préjugés racistes qui flottaient dans l'air européen depuis longtemps et qui avaient commencé à déployer leurs miasmes à la fin du XIX° siècle. La Prusse conquérante, gonflée à bloc par une mythologie guerrière et, à la limite fantastique, lâchait les chiens de ses « penseurs » sculpteurs de la pureté germanique. La pureté ne se décrète pas, elle se prouve, ont-ils cru comprendre. Il fallait que le monde se rendît à leurs fumeuses théories. Quoi de mieux qu'une analogie, une comparaison par contraste ? Un contraste maximum, si possible.
D'abord, le mythe des mythes, lié aussi bien à l'usage qu'on en fait couramment qu'à sa place dans la langue : la blancheur, le blanc, l'immaculé, le pur. Non pas « white is beautiful » mais white is the truth. Oui, McLuhan l'a expliqué : il ne faut pas confondre le message et le messager, le media et le medium, le territoire et la carte. Mais aussi bien les idéologues racistes que la population ne pouvaient détacher la blancheur de l'idée de pureté. C'était donc une manipulation mentale d'autant plus facile que même les « penseurs » nazis y croyaient. Cela va de soi : le blanc c'est la pureté et si je suis blanc, je suis donc pur. Dans une population entièrement blanche, il est difficile de trouver une raison d'affirmer sa pureté raciale. Il faut un élément de comparaison. En Europe, les Juifs étaient dispersés un peu partout. En plus, ils avaient une réputation bien vissée dans les préjugés chrétiens. Mieux, ils n'étaient pas tout à fait blancs. Avant de leur reprocher leurs racines sémites et impures, il a fallu réactualiser leur profil : un peuple de parasites, des rapaces, des profiteurs, etc. Ensuite rien de plus simple : des pas blancs sournois et comploteurs insinués au milieu de la race aryenne. Conclusion : non blanc (ou non aryen) donc impur. CQFD. Bien sûr, c'est un résumé très rapide car les Juifs ont toujours servi de bouc-émissaire à beaucoup de gens mais dans le cas de l'Allemagne, il fallait utiliser cette « impureté » pour faire ressortir la pureté germanique. Par contraste. La propagande nazie s'est occupée de « charger la mule » : littérature antisémite, glorification de la mythologie germanique, annonce de la fin du monde civilisé, démonisation de la population juive et, comme un dessin vaut mieux qu'un long discours, caricatures antisémites aussi dégoutantes qu'imbéciles. Une image, c'est parlant. C'est marquant. Une image explique à l'estomac ou au coeur mais non au cerveau. Une image résume le sentiment et va à la rencontre du préjugé pour le consolider et conforter l'impression floue ou le malaise diffus ressentis face à une composante sociale ou humaine. On ne se demande pas « Qu'est-ce qu'un juif ? ». C'est compliqué. On le dessine. Et, O miracle ! ça correspond presque à ce qu'on voyait indistinctement dans la brume de nos cerveaux fatigués ou enflammés. Il y a de braves gens qui se chargent de transcrire nos pensées : les caricaturistes. Parfois, ils poussent l'amabilité jusqu'à nous faire découvrir ce qu'on ne connaissait pas : le dessin expliquera au Martien ce qu'est un juif sur la terre ou un noir, riant d'une oreille à l'autre et portant stupidement une chéchia rouge.
|