L’écrivain caché

Salima s’essuya les yeux, soupira doucement et se tourna vers Mohamed: debout devant la fenêtre, il regardait disparaître les arbres dans le brouillard qui montait.
Elle arrangea les quelques feuillets qui dépassaient et posa le tout sur la table du salon.
«Je…» commença-t-elle doucement en se calant dans son fauteuil, «Pourquoi fais-tu tout cela si tu ne veux même pas qu’on lise ce que tu écris ?»
Pendant un long moment, son mari ne bougea pas. Finalement, il remua les mains dans ses poches, fit une moue dubitative et haussa les épaules : «Tu lis bien tout ce que je produis, non ?»
«Oui, je sais, s’écria-t-elle, mais cela n’a aucun sens : tu n’écris tout de même pas que pour moi ! Je t’assure d’ailleurs que je n’ai aucune complaisance : j’ai lu tes dix livres et j’ai eu le temps de juger avec objectivité»
Mohamed sourit doucement : «Objectivité ? Tu es sûre ?»

Salima réfléchit un moment en regardant la table basse et remua la tête :«Oh oui : j’ai parfaitement saisi la signification de chaque oeuvre, sa trame, son message, l’émotion qui en jaillit…»
Mohamed la coupa : «L’émotion, c’est bien là le problème»
Elle se défendit d’un geste de la main : «Non, non, non ! je te parle de l’émotion palpable et inscrite dans le papier, pas de la mienne ! chaque page est bouleversante et la sensation est cumulée, ligne après ligne, jusqu’à la fin où on se sent libéré et un peu coupable…»
Mohamed s’agita : «Tu vois bien : c’est ton émotion qui parle. Tu es ma femme, tu me connais, tu fais des analogies, tu penses à moi en lisant…tu retrouves ton mari, tu retrouves des idées, des attitudes, des sentiments qui te sont familiers. Cela provoque l’indulgence et la complaisance»
Salima sourit : «C’est parfaitement exact : dès que j’ai commencé à te lire, j’ai voulu te retrouver dans les livres mais, justement : tu n’y es pas du tout. Tout ce que j’ai lu m’a semblé inédit, nouveau et…étranger. Je dirais même étrange : je sais que tu as tout écrit de la première à la dernière lettre mais…c’est comme si tu étais quelqu’un d’autre dans ces livres»
Il rit : «Peut-être que dans l’écrit je me transforme ? On n’a jamais mesuré l’écart entre la personnalité orale et la personnalité…scripturale ? Une forme de dédoublement ? un Mohamed de l’oral et un Mohamed de l’écrit ? intéressant…»
Mohamed se tourna vers sa femme avec un sourire malicieux : «Tu crois que c’est possible ?»
Salima avait l’air agacée : «Mais pourquoi ne veux-tu pas publier ? Pourquoi n’essaies-tu même pas ? c’est tellement puissant et tellement vrai que tu devrais y penser sérieusement.
«J’y ai pensé. Ce que j’écris devait être écrit. Moi, je donne forme à ce que tu appelles l’émotion, je la transmets, je la passe à un tiers et ce tiers, j’ai décidé que ce sera toi et uniquement toi. Que tu sois objective ou pas, mesurer l’impact de l’émotion produite est chose facile : je te connais et je sais quelles sont les limites de ton émotivité.
En quelque sorte, à partir d’un certain seuil, je sais si tu as dépassé le volume d’émotion que tu peux gérer.»
Il se tut quelques secondes puis la regarda dans les yeux : «D’après ce que j’ai pu constater, tu as largement dépassé ton seuil de tolérance. En quelque sorte, j’ai pu évaluer la valeur de mon livre et cela me suffit largement. Pas besoin de publier.»
Salima se leva d’un bond : «Mais tu racontes n’importe quoi ! on n’écrit pas pour tester les gens et je ne suis pas un animal de laboratoire !»
Mohamed retourna à la fenêtre : «Tu en es bien sure ? Je veux dire : crois-tu vraiment que les livres ne sont pas un test ?»
Il la regarda : «Pourtant, enfin : on publie un livre et on attend la réaction des lecteurs. C’est bel et bien un test. Chaque livre est un sondage. Pour tout te dire, mon sondage est concluant: c’était mon dernier livre»
********************
A dix heures, Salima frappa à la porte de Sam.
Dès qu’il ouvrit, Salima fonça vers le salon ; «Il va me rendre folle !»
«Bonjour ! cria Sam, un café ?»
«J’ai un problème avec Mohamed»
En dix minutes, elle raconta tout : les livres terminés, splendides, déchirants et Mohamed qui ne voulait pas entendre parler de publication.
Sam avait l’air gêné : «Il faut voir les choses calmement : si tu as apprécié ses écrits, quelqu’un d’autre a dû penser autrement…»
«Mais non ! personne ne les a lus à part moi !» s’écria Salima. «Il prétend juste que c’est pour voir l’effet que ça fait sur moi ! c’est idiot. je n’en crois pas un mot»
Sam lui servit un peu de café.
«Peut-être…si tu pouvais m’en passer un, je pourrais me faire une idée ?»
«Il les garde dans son bureau sous clé. Quand il m’en donne un à lire, il reste là à attendre que je finisse pour le remettre à sa place. Il ne quitte pas la pièce et, même si je dois aller dans la cuisine prendre un verre d’eau, il me suit : c’est vraiment bizarre mais c’est ainsi. Il ne s’éloigne jamais de plus de trois mètres de son manuscrit»
Sam rit bruyamment : «C’est quoi cette parano ? Il y a des secrets militaires dans ces livres ?»
– Pas un seul : tout ce que je peux te dire, c’est que les dix livres contiennent la même puissance et la même beauté comme si chacun d’eux était le premier. Jamais la tension ne baisse et jamais l’ennui ne te gagne. Aucun de ses livres n’a de faiblesse : on sent la même énergie et la même créativité sans aucune baisse de régime»
-L’amour doit malmener un peu ton objectivité quand même…
Salima le regarda énervée : «Je vais t’apporter son premier livre»
******************
Sam était effondré. Il avait le souffle court. Sa main était à plat sur la couverture du livre et il regardait fixement la chaise en face de lui comme s’il attendait qu’elle bondisse.
Des larmes coulèrent doucement sur ses joues. Un sanglot lui monta à la gorge et il se recroquevilla sur son canapé.
Quand Ali arriva, Sam n’avait pas bougé. Il faisait presque noir dans la pièce.
-Tu fais quoi, là ? de la méditation ? debout sale flemmard !
-N’allume pas, s’il te plaît murmura Sam.
Ali interrompit son geste: «Que se passe-t-il, vieux ?»
Sam remua faiblement et fit tomber la liasse de feuillets qui étaient dans la chemise.
-Tu as eu de mauvaises nouvelles ? demanda Ali d’une voix inquiète.
Il se pencha pour ramasser les papiers épars mais Sam l’arrêta en lui prenant le bras : «Non. Il ne faut pas y toucher…»
Ali lui jeta un regard soucieux «Mais que se passe-t-il, merde ?»
-Il ne se passe rien. C’est juste que je ne peux pas te laisser lire ça
Ali ricana : «On t’a jeté, hein ? bon…»
Sam prit un air peiné : «Arrête avec ton ironie stupide. il ne s’agit pas du tout de ça»
Ali se releva et alla remettre la lumière.
«Mais tu as pleuré ! c’est quoi ce cirque ? qu’est-il arrivé ?
Sam avait mis une main sur ses yeux en détournant la tête : «Tu fais chier ! j’ai dit de ne pas allumer !»
Son ami s’assit à côté de lui et lui donna un coup d’épaule : «Bon, ça va ! raconte !»
Sam entreprit de remettre les pages en ordre pendant qu’Ali le regardait.
-Il s’agit d’un manuscrit. C’est Salima qui me l’a apporté…
-Salima ? elle veut devenir écrivain ?
Sam reprit place sur le canapé : «Mais non : c’est son mari.
-Ce prétentieux ? il écrit ? et il écrit quoi ?
-La vie. La mort. L’amour.
Ali se laissa chuter en arrière : «Mohamed, roi de la guimauve !
Sam se leva doucement, rentra sa chemise dans son pantalon et lui dit sur un ton neutre : «Tu n’y es pas du tout : il parle de la vie, de l’amour, de la mort et d’un tas de choses qui n’arrivent qu’aux humains.
Il se tut un instant comme s’il étudiait ses propres paroles puis : «En réalité, il n’en parle pas. C’est moi qui y pense tout à coup»
Ali empoigna son genou et balança sur ses fesses : «Ok ! et finalement, de quoi il parle le Mohamed ?
-Je vais me faire un petit café. Tu en veux ? lui répondit Sam
-Oui…
Ali le fixait d’un air amusé : «Alors, l’amour, la vie, la mort ?
Sam entra dans la cuisine en criant à son ami : «Tu m’emmerdes ! ça parle aussi de café si tu veux tout savoir !»
Ali hocha la tête de gauche à droite et soupira. Il lâcha un Ah ! sonore en se redressant pour suivre Sam.
Sam versait doucement l’eau frémissante sans la quitter des yeux : «Tu imagines ? on dit «l’eau» en croyant avoir toujours la même substance sous nos yeux, dans notre bouche, dans nos mains ou sur notre corps alors que pas une molécule ne repasse au même endroit.»
Ali ricana : «Il y a quoi dans ce bouquin ? des bouts de moquette ?»
Sam sourit : «Sérieux : ne me dis pas que tu es conscient qu’aucune pomme ne ressemble à une autre quand tu dis «pomme» ? Pour toi comme pour moi, ‘une pomme’ est une image indélébile gravée dans notre cerveau et dans nos papilles. Quand on parle de LA pomme, c’est toujours la même. On ne se rend pas assez compte que la matière est comme le temps : pas un millième de seconde n’existe en double»
Ali pencha la tête et sembla réfléchir en regardant son ami: «C’est le bouquin de Mohamed qui te fait cet effet ?»
Sam se figea un moment, regarda fixement le mur en face puis fit non de la tête : «Il ne parle pas de ça dans son truc mais ça te fait penser à des choses…«
-Dis-moi ce qu’il raconte ? c’est une histoire d’amour ? un polar ? de la science-fiction ? quoi ?»
«Hum…fit Sam en remplissant les deux tasses, en fait, c’est l’histoire d’un homme qui rapporte l’histoire que lui a racontée un autre homme»
Il se tut un instant avec l’air de vérifier ses souvenirs : «Oui, c’est bien ça: une histoire dans une autre histoire»
Ali prit sa tasse : «Et toi tu me racontes des histoires: l’histoire de quelqu’un qui raconte une histoire qui est en fait l’histoire d’un autre…c’est bien ça ?
-Excuse-moi dit Sam : ce n’est pas ça. Un homme raconte l’histoire d’un autre homme mais celui qui raconte tombe dedans.
-Ça se corse…
Sam le dévisagea d’un air excédé : «tu commences à m’énerver avec ton air malin !»lui dit-il puis, à grands pas vers le salon :«Tu vas le lire, tiens ! et si Salima vient à le savoir je dirais que tu me l’as subtilisé»
Il prit le manuscrit et le plaqua contre la poitrine de son ami : «Tu vas le lire et tu vas le lire avant demain ! je dois le rendre à Salima à huit heures quand son mari sera parti. Elle a pu l’emprunter en faisant croire à Mohamed qu’elle le lui rendait alors qu’elle lui a donné un paquet de feuilles qu’elle avait préparées pour faire l’échange. Maintenant il croit que son manuscrit est sous clé»
Ali ouvrit des yeux ronds : «C’est quoi ce film d’espionnage ?»
-Mohamed ne veut absolument pas que son oeuvre soit lue. Il est intraitable…d’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi : tout le monde devrait lire ça. C’est fantastique ! Ce n’est pas de l’orgueil ni la peur d’être ridicule mais tout simplement parce qu’il pense que la réaction de sa femme lui suffit»
-Je ne suis pas forcément de ton avis : il a la frousse, tout simplement. Mais bon, ho ! je vais le lire ton bouquin.
Pendant que Ali était occupé à lire, Sam revint à la cuisine, décrocha le téléphone et forma un numéro.
**************************
Salima entra au moment où Ali se mit à danser sur la table basse du salon menaçant de la briser sous son poids.
Elle resta un moment bouche bée puis éclata de rire : «Ali ! espèce de fou ! tu vas tomber !
L’autre continuait à remuer suggestivement son derrière : «Ne t’en fais pas ! je suis blindé !
-Je ne pensais pas à toi mais à la table et aux chaises…
Ali s’arrêta, les mains sur les hanches : «Je ne me vexerai pas. J’ai la pêche, une pêche d’enfer !» et il reprit ses déhanchements.
Salima chercha Sam des yeux et se dirigea vers la cuisine.
-Il a bu ou quoi ?
-Qui ça ? Ali ? Deux tasses de café, un peu corsé peut-être mais sans plus.
-J’en veux alors, dit Salima en riant.
Sam se tourna lentement vers la cafetière et saisit une tasse.
-Quelque chose ne va pas…dit Salima en fronçant les sourcils
Sam remplit la tasse à ras bord.
-Arrête ! j’ai besoin d’y mettre deux sucres. Il n’y aura pas la place…
Sam reposa la cafetière et lui tendit le sucrier : «Ton mari arrive, dit-il brusquement.
Salima le regarda interloquée : «Comment ça ?
-Je l’ai appelé. Il faut qu’on discute.
-Tu es fou ? et comment je vais m’expliquer, moi ?
Sam lui prit les mains : «Attends…il faut qu’on parle avec lui. Il faut qu’il entende raison.
-Raison ? je l’ai trahi, pauvre abruti et tu es en train de démolir ma maison !
Elle se redressa : «Je m’en vais avant qu’il ne soit ici. Donne-moi le livre !
-Ecoute-moi…
-Rien à faire : le livre !
Sam soupira. Lui prenant la main, il l’emmena au salon.
-Regarde ce cinglé !
-Oui et alors ? Il disjoncte apparemment…
-Tu crois ? pourtant c’est lui qui se payait ma tête il y a une minute.
Salima retira brusquement sa main : «Tu lui as fait lire le livre ?»
Sam n’avait même pas l’air gêné : «Oui. Il le fallait.
-Il le fallait ? Il le fallait ? Salima criait maintenant: mais tu es devenu fou ?
-Ecoute, dit Sam calmement, j’ai lu le livre. La trahison est consommée. Ce n’est pas parce que Ali l’a lu que ça va changer quoi que ce soit. C’est pourquoi il me semble honnête d’en parler à Mohamed.
-Honnête ? tu trouves honnête de ne pas tenir ta parole ?
-Tu as fait la même chose avec ton mari…
Salima était hors d’elle : «Ecoute salopard ! il ne m’a jamais confié le livre. Je ne lui ai jamais donné ma parole !
-C’est pire : tu le lui as volé.
A ce moment-là on sonna à la porte.
****************************
Mohamed était debout au milieu de la pièce, les mains jointes et la tête légèrement penchée. Il avait l’air désolé.
Sam et Salima se tenaient en face de lui pendant que Ali était assis, un sourire aux lèvres.
Salima : «Il le fallait, Mohamed : Sam et Ali pensent tous les deux comme moi. Il faut publier tes livres.»
Mohamed grimaça et gémit doucement. Il avait l’air excédé et fatigué.
Il s’assit lourdement sur le fauteuil usé de Sam et claqua fortement ses mains l’une contre l’autre : «Vous êtes vraiment lourds. J’ai mes raisons et je vais vous expliquer.»
Il se frotta les mains, regarda à droite et à gauche puis s’enfonça dans le siège: «J’ai rencontré un drôle de type quand je suis parti en mission dans le grand Sud. Vous savez : une mission qui avait l’air tout à fait bidon, du genre dont on se demande pourquoi on vous la confie et si vraiment elle a un sens.
Je devais partir superviser un projet dans le grand Erg. J’avais l’habitude qu’on ne lise jamais mes rapports de fin de mission et je me demandais pourquoi on arrivait encore à dépenser de l’argent pour un travail nul: on recevait des rapports détaillés de la base et il n’y avait jamais vraiment besoin de se déplacer pour vérifier quoi que ce soit.
Mais bon, je ne me posais plus de questions à l’époque et je m’étais habitué aux incohérences de la société. Je pensais plutôt à profiter du voyage: rencontrer des gens, admirer les soirs doux parfumés à la menthe et tâter un peu du grand espace.
Le lendemain de mon arrivée, je me retrouvais déjà égaré au milieu des dunes. J’avais quitté la base et un coup de volant fantaisiste m’avait mené hors des pistes.
Je suis descendu de mon 4×4 et j’ai essayé de me repérer. C’était idiot : au milieu des dunes, quand on vient du nord, on n’a aucun moyen de retrouver son chemin. Je ne savais pas interpréter les herbes penchées, ni les traces de pneus ni la forme des dunes.
J’ai enlevé mes chaussures et je me suis dit que c’était le bon moment pour prendre un bain de pieds au sable chaud.
A ce moment-là, j’ai entendu appeler. En me retournant, j’ai aperçu un petit homme habillé en blanc -plutôt gris, le blanc- et souriant de toutes ses dents jaunies par l’excès de fluor de l’eau saharienne. Il se tenait debout sur la dune, le sourire figé, attendant ma réaction.
«Tu vas où comme ça ? me demanda-t-il
«Nulle part ! répondis-je, je suis coincé !
Il descendit lentement vers moi en soulevant des nuages de sable sous ses pieds nus.
«Tu as les pieds nus, dit-il
«Toi aussi, répliquai-je du tac au tac
Il s’assit en croisant les jambes et leva la tête vers moi : «Tu ne veux pas t’asseoir ?
«Tu habites où ? lui demandai-je en m’asseyant
De la tête, il montra la dune derrière lui :- Par là, pas très loin.
Ses yeux souriaient d’un air timide. Comme s’ils exprimaient une crainte quelconque, attendant que je me dévoile un peu plus, que je montre de la sociabilité.
Je souris à mon tour : «Je me suis perdu, mon ami ! heureusement que tu es là !
-Oui, dit-il, je suis là. J’ai d’ailleurs connu un homme qui s’est perdu tout comme toi. Un homme qui a fini par trouver son chemin. Je ne l’ai pas aidé.
Il déplia puis recroisa ses jambes plus confortablement :«Je ne l’ai trouvé qu’à la fin de son voyage. Il avait trouvé son chemin tout seul après avoir passé treize jours dans le désert. C’était un homme qui avait du caractère.»
-Ah oui ? treize jours ? comment a-t-il survécu ?
Il se frotta le menton, les yeux souriant malicieusement : « En réalité, il a vécu. Il a senti le désert. Il ne l’a pas fui.
Il a fini par comprendre qu’il n’était pas seul.
De temps à autre, il voyait des hommes qui passaient et il croyait que c’était son cerveau qui se déréglait.
Mais cela revenait au même : aucun homme n’aurait pu lui venir en aide parce que tout homme qui serait passé au même endroit que lui aurait eu les mêmes problèmes ou les mêmes solutions.
Il a fini par faire partie du désert.
Le premier jour, il fonçait droit devant lui dans son camion gigantesque, chargé de bouteilles de gaz pour les villes du grand Sud. Il était tout heureux de n’être plus obligé de se raser : la sueur, la fatigue et la solitude étaient un prétexte en or. Il n’y avait personne pour qui il se serait donné la peine de ressembler à un membre de la société.
Il se sentait libre dans un univers qu’il croyait connaître.
Et il le connaissait à vrai dire : ni les dunes, ni les pierres, ni les pistes changeantes, ni les traces ondoyantes des serpents et encore moins les pointillés des scorpions n’avaient de secrets pour lui.
Il s’endormait en haut de la dune même quand il faisait chaud et il portait des vêtements couvrants par tous les temps.
Mais quelle que fut son expérience du désert, sa connaissance des éléments ou son endurance, il était désarmé sous le soleil impérial.
Le soleil, cet ami redoutable, vous poursuit même dans la nuit noire.
A la fin du premier jour, ayant subi une tempête aussi brusque que dévastatrice, il se rendit compte que son expérience était son pire ennemi : il était trop sûr de lui.
Le désert punit impitoyablement l’orgueil : il avait effacé tout repère et convoqué le soleil le plus chaud pour contraindre le routier à battre en retraite.
L’homme -qui ne savait pas encore qu’il s’était égaré- rampa sous son véhicule géant et attendit la nuit.
Quand le soleil se glissa, orange, derrière l’horizon rectiligne, le routier poussiéreux s’extirpa d’entre les roues pour aller se laver le visage. La confiance l’aveuglait et il oubliait la valeur de l’eau.
En levant la tête, il ne reconnut pas les étoiles. Elles formaient des dessins bizarres mais il n’était pas astronome.
Il décida de dormir.
Le lendemain le paysage avait encore changé. De petites dunes avaient remplacé les collines de sable de la veille. Il n’y avait plus aucune trace de la piste et le soleil promettait d’être implacable.
Il vérifia ses roues, leva le capot pour nettoyer ses filtres, remit de la graisse sur la calandre et jeta un oeil au fuel.
Satisfait, il remonta dans sa cabine et démarra.
D’un train régulier, le camion traça son sillage dans le sable propre. Les dunes faisaient leur revue, redoublant de douceur dans l’écran sale du pare-brise.
De temps à autre, des touffes de Drin criblaient le sol mais aucune trace d’animal nulle part : ni serpent, ni scorpion, ni poisson des sables…
Mais où était-il donc ?
Il savait que chaque endroit du désert avait ses animaux et ses plantes. Là, il n’y avait trace de rien. Même l’air semblait différent : lourd et tiède malgré le soleil qui prenait du volume au-dessus du camion.
L’horizon lui paraissait plus lointain et la lumière tentait en vain de lui jouer des tours : des ombres furtives clignotaient au bord du désert mais il ne se laissait pas distraire.
Il roula un bon moment mais ne trouva toujours pas de signes de vie. Ni de mort d’ailleurs.
Pour la première fois, le désert correspondait à l’image que s’en faisaient les touristes : il était vide.
Et ça le tracassait.
Il ne sentait même pas le parfum des arbres pétrifiés. C’était inquiétant car il aurait bientôt besoin de faire du feu.
Il s’arrêta à la fin de l’après-midi. Il descendit et constata que les dunes, de part et d’autre du camion, lui traçaient un couloir naturel. Il décida d’en escalader une pour avoir une vue d’ensemble.
Au sommet, il fut surpris de voir un moutonnement sans fin de petites dunes vierges. Elles couraient dans toutes les directions des deux côtés du « couloir ».
Il se demandait comment une tempête avait pu changer autant la configuration du terrain.
Avait-il changé de route sans s’en apercevoir ? S’était-il aventuré dans des régions inexplorées ?
Cela n’avait aucun sens : sa route habituelle passait au milieu d’une vaste étendue largement pratiquée par les nomades depuis des siècles.
Ce qu’il voyait était un désert vierge. Un désert qui ne connaissait pas l’homme. Ni l’animal d’ailleurs.
Il était vraiment intrigué.
Il décida de faire un peu de thé.

Joyeuse sous la casserole, la flamme dansante lançait des petits éclairs bleus. Dans la grande tâche jaune du grand désert qui s’assombrissait, elle ne formait qu’un minuscule cercle de lueur orange marquant le bivouac.
Au moment où il commença à verser l’eau sur le thé déjà noyé dans une dune de sucre en poudre, deux pieds apparurent à l’orée du cercle de lumière.
-Soir du bonheur ! Dirent les deux pieds nus.
Sa main armée de la cuiller s’arrêta à mi-chemin de la théière. Il leva les yeux et vit un homme. Impossible de lui donner un âge. Il souriait au milieu de sa barbe de dix jours.
-Tu veux certainement dire « Bonsoir » ?
L’autre s’accroupit devant lui en s’enveloppant de son burnous défraîchi : « C’est un bon soir. Il y a le matin et il y a le soir. De l’un à l’autre court le jour et quand il arrive, il meurt. Ce soir, il a une belle mort : tu vois toutes ces couleurs ? »
Le camionneur ricana : « Ah oui ! C’est Baghdad dans toute sa splendeur !
Il regarda un instant l’homme surgi de nulle part puis lui demanda : « Tu veux un peu de thé ? Je finis de le préparer.»

In Un petit homme gris, C.A. 2008

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