Octopus

Une histoire à plusieurs mains, écrite par quelques Visionautes.

Incomplète malheureusement.

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Driss regarda le banc humide d’un air dégoûté : il sentait encore les vibrations du moteur dans ses muscles. Le car avait roulé une bonne partie de la nuit.

Fatigué, l’estomac barbouillé par l’accumulation de sandwiches aux oeufs, aux frites et aux merguez noyés par des cafés et des sodas douteux, il posa un grand morceau de carton qui traînait et s’assit.

Relâché, son corps se mit à vibrer désagréablement sur le dossier froid du banc public.

Il resta là pendant quelques minutes, attendant que ses os, ses muscles et sa tête soient synchrones. Il regarda autour de lui : des rues déjà bondées de monde l’encerclaient. Il était assis au coeur d’un petit bout de verdure rescapé des plans d’aménagement de la capitale. Le banc lui-même devait être sacrément âgé.

Il fouilla ses poches intérieures et entreprit de mettre de l’ordre dans ses documents : Carte d’identité, ordre de mission et convocation.

Il ne restait plus qu’à demander son chemin.

Il chercha autour de lui : à cette heure-ci, il aurait espéré voir des personnes âgées. Il ne voulait courir aucun risque de se faire remarquer par des jeunes algérois qui auraient senti la chaîr fraîche provinciale.

Apparemment, les vieux d’Alger dormaient plus longtemps que ceux du sud. Par contre, les jeunes étaient déjà dehors : des furtifs aux yeux périscopiques, des lents au regard par en-dessous, des couchés au sol qui faisaient semblant de dormir, des « promeneurs » qui prenaient leur temps pour repérer une cible…

Driss décida d’y aller : l’heure du rendez-vous approchait. Deux jeunes hommes à l’allure dynamique acceptèrent de lui montrer le chemin : « La Présidence ? Suivez-nous on va vous montrer » dit l’un des deux avec un sourire amical. Driss était sur ses gardes mais il n’avait pas le choix.

Zigzagant entre les voitures, ils gravirent la rue en pente menant vers le grand hôtel qui dominait la baie et que tout le monde appelait « Le Climatiseur ». Driss ne voyait pas du tout le rapport mais se dit qu’à Alger, les climatiseurs avaient peut-être cette apparence.

« Vous voyez le rond-point ? quand vous y serez, prenez à droite la rue qui descend. C’est dans les cent mètres. Vous reconnaîtrez facilement : il y a deux militaires postés à l’entrée » lui expliqua le jeune homme d’un air un peu trop sérieux.

Driss les remercia et partit d’un pas pressé dans la direction indiquée.

En moins de cinq minutes, il fut devant les deux gardes à l’entrée en grand arc d’une lugubre cour pavée.

« Cela ne correspond pas aux photos que j’en ai vu, pensa-t-il, peut-être s’agit-il d’une autre entrée » Il s’approcha de l’un des militaires impassibles et demanda : « Bonjour ! j’ai une convocation » « Tout droit. Service général », répondit le garde.

« Merci » souffla Driss tout en se demandant ce qu’était un « service général » à la Présidence…

Il entra dans un bureau aux portes gris-bleu. Un homme en civil, la cigarette à la bouche, donnait des coups du plat de la main à une machine à écrire.

« Bonjour ! je suis convoqué… »

« Montre ! » dit l’homme en tendant la main et sans le regarder. Il prit la convocation et continua à brutaliser la machine à écrire récalcitrante.

« Vous vous y connaissez en machines à écrire ? » demanda-t-il en faisant sautiller dangereusement sa cigarette entre ses lèvres.

« Euh…non, répondit Driss, je travaille avec un ordinateur »

Le fonctionnaire s’arrêta instantanément de frapper et leva vers lui un regard froid par dessus ses lunettes posées sur le bout du nez : « Ah oui ? » puis il parcourut la convocation des yeux.

« Tu es loin de ta base, soldat ! ici tu es au bureau de recrutement ! tu veux t’engager ? Plus tôt tu t’engages, plus tôt tu rentres avec un dentier en or ! »

Driss se rendit compte instantanément de sa stupidité : les deux jeunes gens gentils n’étaient que de vilains farceurs. Dans sa volonté farouche d’éviter les voyous et les malfrats, il avait perdu de vue les plaisantins.

Il s’était fait avoir en beauté, lui le diplômé d’une grande école qui avait été désigné pour participer à une cellule de la Présidence de la République pour une étude sur -justement- la jeunesse !’

Driss cessa de se tordre les doigts, tic qui lui revenait chaque fois qu’il était pris dans une colère partagée, colère vis-à-vis de lui-même, de sa naïveté frisant la crédulité, rançon de sa profonde gentillesse qui l’empêchait souvent d’imaginer que l’on puisse induire en erreur, dans une situation banale du quotidien, sans enjeu ni intérêt, comme ça, gratuitement, juste pour se moquer, pour se donner l’impression d’une supériorité en intelligence… colère à l’égard de ceux qui s’étaient lâchement joués de lui, indifférents aux conséquences de cela, à moins que ce ne fut par basse envie ou alors par vengeance facile pour qui semble avoir ses entrées à la Présidence.

« Ecoutez jeune homme, repris le fonctionnaire, si vous partez à pieds, en plus du risque de vous égarer en tournant en rond, vous en aurez au moins pour trois quarts d’heure d’ici à la Présidence. Le mieux serait que vous arrêtiez un taxi en maraude, en lui faisant signe là, à proximité de la caserne ; dépêchez-vous ! qu’attendez-vous ? »

Puis, le fonctionnaire considérant avoir fourni sa bonne action quotidienne, hassana qui lui vaudrait indulgence pour son entrée au paradis, retourna à sa machine, toujours tout autant récalcitrante, pour tenter de l’amadouer.

D’un pas pressé, Driss sortit et se planta sur le trottoir, juste à côté des militaires en faction qui lui firent signe de bouger. Il s’éloigna de quelques pas et se mit à guetter le passage d’un taxi. Un peu plus loin, une jeune femme était debout, manifestement elle aussi aux aguets ; Driss se mit à prier pour qu’un taxi passe plutôt de son côté, faveur qu’il sollicitait des puissances invisibles, tout en sachant combien c’est égoïste d’espérer un bien au détriment de celui d’autrui ; en même temps, son retard aidant, il se justifiait : la plus grande gentillesse n’a-t-elle pas tendance à disparaître au profit d’un égoïsme qui se décline pragmatisme ?

Voilà qu’un taxi arrivait mais de l’autre côté de la rue et, miracle, il était vide. Driss siffla, mais en réagissant moins rapidement qu’il aurait dû le faire, la jeune femme qui était dans la même attente avait, elle, déjà fait signe au chauffeur. Pendant que ce dernier pilait, elle était en train de traverser. Driss tenta le tout pour le tout, se mit à courir pour rattraper le taxi avant qu’il ne redémarre ; après tout, les taxis collectifs sont bien l’ordinaire des Algériens, pourquoi Alger ferait différemment ? Driss se pencha vers le chauffeur pendant que la jeune femme ouvrait la porte arrière et s’installait. « Iriez-vous vers El Mouradia ? » demanda Driss au chauffeur.

Sans répondre, celui-ci hocha la tête. « Et pourriez-vous me déposer ? ».

« Demandez à Madame, si elle le veut bien »

Driss se tourna vers la jeune femme qu’il avait entr’aperçue de loin. Il avait bien remarqué la silhouette plaisante, le jean qui modelait sans exagération ses longues jambes, et la courte veste cintrée, d’un noir profond, qui s’ouvrait sur un chemisier rouge, dont on ne voyait que le col et une échancrure à peine marquée, laissant dans un mystère pudique une poitrine modelée haute et ferme. De grands yeux noirs et vifs regardaient Driss, franchement, d’autres diraient effrontément, sans cette fausse timidité des settoutet dévisageant par en dessous.

La jeune femme, elle aussi, de son côté avait bien remarqué Driss, surtout sa fébrilité, un énervement plein d’énergie avec lequel il scrutait, vers la droite, vers la gauche, la circulation. Elle l’avait vu sortir de la caserne et s’était douté qu’il avait un problème.

« Montez donc devant, monsieur puisque moi aussi je vais à El Mouradia »

Assis à côté du chauffeur, Driss interrogea sur la durée du parcours jusque là où il se rendait. Il se mit à raconter sa mésaventure matinale, la manière dont on s’était moqué de lui parce qu’il était un provincial reconnaissable à son accent . Ce qu’il craignait, expliqua-t-il, c’était d’arriver en retard au rendez-vous et qu’il ne puisse participer au projet pour lequel il était venu. Sa collaboration à cela, il l’avait arrachée haut la main, lui fils de paysan pauvre, sans appui, obtenue juste par l’excellence de son travail : il avait été major de sa promotion.

La jeune femme qui, jusque là écoutait sans intervenir, eut l’envie de réparer ce mauvais accueil algérois qui semblait se transformer en un véritable préjudice. Se penchant vers lui, elle lui dit : « écoutez, j’ai une parente qui est secrétaire au Ministère des Finances et il se trouve que, par un hasard heureux pour vous, elle est amie avec la secrétaire de la Direction qui vous a convoqué. Je vais appeler ma cousine pour voir si elle peut vous donner un coup de pouce ». Cinq minutes plus tard, son téléphone portable sonnait et elle put rassurer Driss.

Le taxi arrivait près de la Présidence. Driss, pendant qu’il discutait, se demandait comment faire pour conserver un lien avec la passagère ; qu’elle ait pu intervenir, lui fournissait le parfait alibi. Se présenter, lui donner ses coordonnées, en espérant qu’elle ferait de même, voilà ce qu’il fallait faire. Certes, il voulait la remercier mais il était suffisamment honnête avec lui-même pour savoir que c’est la voix de la jeune femme qui lui procurait des frissons en profondeur, et aussi le spasme qui lui contractait le abdominaux, qui le lui imposaient quasiment. Il s’imaginait prendre ce visage, qu’il trouvait si beau, entre ses mains, et se noyer dans ce miroir de l’âme que sont les yeux.

Le temps pressait. Il devait descendre. Il ouvrit sa portière, hésita, puis, se tournant vers la jeune femme, lui dit : « je m’appelle Driss, je voudrais vraiment vous remercier ; en tout bien, tout honneur, avec tout mon respect. Tenez, voilà ma carte avec mon numéro de téléphone ; appelez-moi, s’il vous plaît ». La jeune femme le dévisagea, attendit quelques secondes puis prit la carte. « D’accord, je vous appellerai… peut-être…. Au fait, je m’appelle Tassadit »

Au moment de quitter le véhicule, Driss se rappela que Tassadit devait elle aussi rejoindre El Mouradia. Il lui demanda alors si elle allait descendre du Taxi. Elle lui répondit qu’elle le ferait quelque 100 mètres plus loin.

Tandis qu’il s’apprêtait à la remercier une nouvelle fois avant de quitter le véhicule, il entendit un sifflet retentir sur les lieux. C’était un agent de l’ordre en faction à côté d’un car de la police stationné sur le trottoir, presque collé au mur d’un kiosque, le seul d’ailleurs sur la place Mohamed Seddik Benyahia, du nom de l’ancien ministre des affaires étrangères algérien, tué en 1982, dans l’explosion, sur le ciel irakien, de son avion, touché par un missile alors qu’il se dirigeait vers l’Iran. Le chauffeur de taxi pressait Driss de descendre arguant qu’il risquait des ennuis avec la police. « Se faire saisir les papiers par les flics est une hantise des taxieurs algérois », lui lança alors Tassadit qui disparut ensuite avec le taxi, laissant Driss planté sur le trottoir.

Il se demanda pourquoi il ne lui avait pas demandé sa carte ou son numéro de téléphone. Il maudissait son hésitation, une tare qu’il traînait autant que sa culture provinciale qui a fait de lui un individu prude, gauche et plus que jamais crédule. Un autre sifflet aussi mécanique que le premier, mais strident, cette fois, lui fouetta les tympans. Le son agaçant le sortit des ses errements dans les creux du visage de Tassadit.

D’autres sifflets s’ajoutèrent au premier suivis de quelques cris qui s’étaient mélangés au vacarme du lieu, aux bruits des moteurs des véhicules qui traçaient des cercles interminables dans le rond point de la placette. Driss lança un regard au car de la police et stupéfait, il vit le policier avec deux de ses collègues traverser la rue en courant alors que d’autres policiers en civil, des talkies-walkies à la main convergeaient vers le même endroit.

Driss s’étonna de voir autant de policiers en civil jaillir de nulle part, certains avaient l’air d’adolescents, jeans, tongs, jacket, Ray ban et gomina. Ahuri, il ne saisissait guerre la scène qui se déroulait sous ses yeux, jusqu’à ce qu’il vit un jeune, une corde autour du cou, accroché au haut d’un poteau électrique face aux fenêtres de la Présidence. Le jeune homme hurlait à la foule de policiers qui s’étaient rassemblés au bas du poteau: « Je veux voir le président! Il faut qu’il me reçoive sinon je me tue! A bas la hogra! « .

Le jeune homme avait roulé l’autre bout de la corde autour de l’extrémité du poteau.

Driss était figé sur place, au milieu d’une foule de curieux que rendait compacte la petite placette alors que les conducteurs des voitures ralentissaient pour assister à cette scène devenue presque une routine dans ce quartier huppé des hauteurs de la capitale, un quartier qu’on dit aveugle aux misères des localités pauvres du pays. Driss était loin de se douter qu’on pouvait oser un telle «cascade» devant le siège de la présidence. Les policiers avaient immédiatement installé une échelle pour déloger le jeune desperado.

L’incident avait soulevé chez Driss un tas de questions sur le projet à l’endroit des jeunes pour lequel il a été convoqué en ce mardi, le jour qu’il déteste le plus. Driss a toujours eu la phobie du mardi, de surcroît le jour de sa naissance, tant il cumula, se rappelle-t-il, de nombreuses mésaventures en ce jour, depuis sa naissance il y a 34 ans. L’an dernier, Driss avait perdu son père, un mardi matin, et c’est en homme résigné qu’il a accepté cette sentence que lui a infligée ce qu’il qualifie de mauvais sort.

Alors qu’il était plongé dans ses angoisses, ses interrogations et ses craintes, une voix l’interpella. «Driss Bey ! » lançait la voix. Il se retourne vers l’endroit d’où provenait la voix et observa une petite silhouette, d’environ 1m60 en costume, cravate et lunettes, le genre qui fait partie du décor quotidien de la placette où se côtoient les sièges de présidence, le secrétariat général au gouvernement et celui du ministère des affaires étrangères.

«C’est moi Abderrahmane Ramdani», lui dit encore l’homme au costume gris.

«Toi ??! Je te croyais mort mon cher ami. Tu as disparu de la mechta, du village et de tout le bled», lui lança Driss, content et soulagé de faire cette découverte salutaire à ce moment précis. Abderrahmane était un de ses anciens camarades du lycée qui avait quitté le patelin pour aller «réussir» dans la capitale.

« Partons d’ici Driss. De toute façon le jeune du poteau en est à sa quatrième tentative en moins de 20 jours et le président na pas de fenêtre qui donne sur ce côté de la placette», lui dit Abderrahmane, après de brèves accolades.

«Alors qu’est-ce qui t’amènes au Golfe ?» lui demanda Abderrahame. «Je suis convoqué à la présidence et je crains d’être en retard», répondit Driss.

« Ne t’en fais pas. Il y a Hocine Berkani, tu te souviens de lui ? Il était avec nous au Lycée. Il occupe un poste au protocole. Je vais l’appeler», a rétorqué Abderrahmane.

Driss ne se souvenait pas de lui mais dans une telle situation, il ne pouvait esquisser autre chose qu’un oui résigné.

Abderrahmane, sortit son portable, appella Hocine puis raccrocha et dit à son ancien ami de classe : «Il t’attend, vas y. Mais une fois que tu auras fini, viens me voir. Je suis au numéro 20, là bas. Tu vois la boulangerie «la Mona», et la maison en tuile rouge ? J’ai un bureau au dernier étage là où il y a la parabole et le climatiseur au balcon», lui dit encore Abderrahmane.

Driss quitta Abderrahmane et se dirigea vers la porte dentrée de la Présidence. Cette fois-ci il était sur d’être au bon endroit. L’entrée en forme d’arc était effectivement celle qu’il a vue sur les photos. Deux membres de la garde républicaine, reconnaissables à leurs tenues et leurs galons y étaient postés. L’un d’eux l’orienta d’un geste de la main vers la porte d’accès à droite de l’entrée, une sorte de petite arcade sombre conduisant vers un bureau. Un autre membre de la garde républicaine y était installé devant un écran d’ordinateur et trois lignes téléphoniques.

Driss salua le préposé et lui montra sa convocation. Le garde prit le téléphone et annonça sa venue à une voix au bout du fil puis raccrocha.

Le garde appela ensuite un de ses camarades puis invita Driss à le suivre. Marchant à la même cadence que le soldat, Driss traversa une grande allée en pente au milieu des bâtisses à l’architecture mauresque de ce qui constitue le siège de la présidence. Il était impressionné par l’architecture, la verdure et surtout les carrés de roses et des plantes qui s’y trouvaient.

Le soldat traversa une petite allée en marbre puis s’arrêta devant une grande porte en bois massif sur les deux cotés de laquelle étaient posées deux grandes jarres. Le soldat frappa à la porte, puis l’ouvrit légèrement et invita Driss à y entrer. Il se retrouva dans un vaste bureau.

Deux hommes qui y étaient installés se lèvèrent et le saluèrent : « Monsieur Driss Bey ! Je me présente: Colonel Habib de la DSPP, j’étais chargé de votre enquête d’habilitation et voici Monsieur Berkani, chargé de mission au protocole que vous devez connaître».

« Oui, oui» répondit Driss et le colonel enchaîna « Nous attendons l’arrivée d’une autre personne pour entamer notre séance de briefing ». A peine le colonel avait-t-il terminé sa phrase que la porte du bureau s’ouvrit pour laisser une femme y entrer. Driss se retint de sursauter lorsqu’il vit Tassadit franchir la porte en le regardant avec un large sourire.

Une fraicheur soudaine s’installa dans le bureau. Driss sentait pourtant ses joues s’enflammer en pensant au spectacle qu’il devait présenter aux yeux de Tassadit dans le taxi… mais une sorte d’espoir lui donnait de l’assurance.

« Nous vous attendions Melle Slimani » dit le colonel en lui serrant la main.

« Je suis le colonel Habib, je vous présente M.Berkani du protocole et… »

« … et M. Driss Bey mon futur collègue sur cette mission » le coupa Tassadit.

« Je ne savais pas que vous vous connaissiez » répondit le colonel…

« Messieurs, je vous présente le lieutenant Tassadit Slimani de la DGSN. »

Driss un peu gêné par le sourire complice de Tassadit et tout étonné que Tassadit soit officier de la police nationale: « J’ai eu le plaisir de partager le taxi avec Melle Slimani en venant ici ».

Driss sentit son coeur palpiter lorsqu’il serra longuement la main soyeuse de Tassadit.

« Bien, comme je vous le disais, nous attendions l’arrivée du lieutenant pour commencer notre briefing »…

M. Berkani, sous le regard expressif du colonel Habib, s’excusa de ne pouvoir assister en prétextant un rendez-vous important.

Tassadit se débarrassa de sa veste qu’elle tint sur son avant bras. Driss d’habitude pudique ne put s’empêcher de scruter les formes voluptueuses mais néanmoins sportives de la jeune fille, qui contrastaient avec son visage fin et angélique… Ses cheveux noirs ébène, sa peau blanche de lait et ses grands yeux noirs de jeune fille de bonne famille…

Le colonel les invita à le rejoindre autour de la table basse. Un grand fauteuil ou s’installa le colonel, une table basse posée sur un tapis de style berbère (inhabituel pour des nababs du système se dit Driss) et deux petits fauteuils faisant face au premier ou s’installèrent Driss et Tassadit… le tout dans un style XVIIéme un peu disgracieux Au dessus, trônait sur le mur un portrait sans sourire du président.

« Bien, je tiens pour commencer, à vous dire que ce qui se dira dans ce bureau doit rester un secret… nous vous avons convoqué pour une mission très… comment dire… très délicate… »

Driss: « … en fait, je me demandais pourquoi j’ai été choisi pour cette mission, les problèmes liés à la jeunesse ne font pas vraiment partie de mes compétences, mon domaine, c’est plutôt les affaires de moeurs et en particulier… »

« Je sais » l’interrompit le colonel… « comme je vous le disais, il s’agit d’une mission délicate, et sachez que nous vous avons choisis pour cette mission en connaissance de cause ».

« Il s’agit dans cette mission d’une enquête sur la nièce d’une personnalité importante… il s’agit d’une jeune fille de 17 ans qui s’est embarquée dans une sale histoire de drogue avec un individu louche. Son tuteur, je vous en parlerai plus tard, l’a placée dans un établissement hospitalier pour la guérir de son addiction… mais elle a disparu depuis une semaine »

« S’agit-il de sa première fugue ? » demanda Tassadit.

« Non, mais cette fois-ci, les bruits courent que la jeune fille a été vue lors d’une soirée de débauche dans la cave d’un cabaret de Ben Aknoun »…

« La situation est d’autant plus délicate, qu’il s’agit de la nièce du… président ».

Driss était abasourdi. Il se demandait ce qu’il faisait ici… et puis il ne put s’empêcher de poser la question que tout le monde aurait du se poser: « Pourquoi ne pas confier l’enquête à la police ? »

Colonel Habib: « Pour des raisons politiques… vous n’êtes pas sans savoir que certains milieux très infiltrés dans la police nationale tiendraient là une opportunité pour faire du tort à la présidence, le lieutenant Tassadit a été choisie pour son intégrité à toute épreuve…tenez, je vous passe le dossier complet et vous laisse la soirée pour le lire… on se reverra demain à la première heure pour en discuter »…

Driss, le dossier sous le bras, toujours abasourdi par le contenu de la mission qui l’avait amené à Alger, se dirigea vers la porte du bureau en fixant le déhanché de Tassadit devant lui, avec un sourire aux lèvres « Après tout, cette mission, ça sera de la balle » se dit-il…

La mission confiée à Driss ne semblait pas de tout repos, d’ autant que les éléments mis à sa disposition étaient décidément bien maigres ; En gros, il s’agissait de retrouver les pièces manquantes d’un puzzle dont lui et Tassadit ne possédaient que quelques vagues éléments : une photo couleurs de la jeune fille disparue, et quelques indices sur ses habitudes de vie ; Comment se prénommait-elle, au fait, celle par qui le scandale arriva ?

Radia ….Joli prénom ;.Radieuse ou consentante?.. peut être les deux à la fois après tout. Un prénom prédestiné. Par quel hasard divin une jeune adolescente, avec un aussi joli minois, une petite privilégiée issue des hautes sphères de la république, une petite jouvencelle comblée par la vie… pouvait-elle en être arrivée à sombrer dans l’univers de la drogue et de la dépravation ?

Décidément, le monde n’était plus ce qu’il était ..

Ces satanées chaînes de télévision occidentales avaient envahi tous les foyers, dépravé tous les esprits.. Les jeunes d’aujourd’hui, filles ou garçons, n’ étaient plus ceux d’hier.. L’occident n’avait plus le monopole de la dépravation ; C’était la planète entière qui était débauchée, les comportements s’ étaient uniformisés sous toutes les latitudes, et malheureusement, pas dans le bon sens.. Aucun parent ne pouvait désormais préjuger à l’avance de ce qu’il adviendrait de sa progéniture….

Si ça se trouvait, lui-même, Driss, serait peut-être un jour confronté aux mêmes soucis… Il serait peut-être le papa d’une fille qui lui poserait le même problème, qui jetterait l’opprobre sur lui et les siens, qui le ferait marcher tête baissée, qui… Il chassa vivement ces mauvaises pensées et essaya de se concentrer sur le problème du moment : Radia, la nièce du président avait été placée dans un établissement hospitalier pour une cure de désintoxication et c’était là qu’on avait perdu sa trace. Peut- être serait -il intéressant de commencer les investigations de ce côté-là. Il forma rapidement le numéro de Tassadit et lui fit part de son idée. Tassadit la jugea excellente et avoua qu’elle-même y avait pensé. Ils décidèrent d’un commun accord de se revoir à l’hôpital Frantz Fanon de Blida en quête d’éventuels indices et se donnèrent rendez-vous pour le lendemain. En raccrochant, Driss s’aperçut qu’il était tout ému d’avoir dialogué trois petites minutes avec la belle Tassadit.. Décidément, le charme ravageur de cette femme opérait même par téléphone ;Les moindres inflexions de sa voix le troublaient au plus profond de lui-même. Il regretta, un peu trop tard, de ne pas lui avoir suggéré de faire le trajet ensemble, jusqu’à Blida, ;histoire de tisser des liens, ;. mais, bon… le mal était fait ; Dans sa vie de tous les jours, Driss n’ était pas ce qu’on appelle « un timide » à proprement parler ;mais il n’avait jamais été du genre  » dragueur  » non plus ; Non qu’il se désintéressât du sexe opposé, mais il était toujours victime d’ un blocage à chaque fois qu’il était sincèrement emballé par une personne du sexe faible ; à chaque fois qu’il fallait « oser » en général. Son embarras et son inhibition vis à vis de la personne convoitée étaient généralement proportionnels au trouble qu’elle suscitait en lui.. Tant pis, il remettrait ça à plus tard . Après tout, il aurait tout son temps pour  » tisser des liens  » .

Elle était ravissante, Tassadit, à l’entrée de l’hôpital, dans son tailleur de lin grège, un sourire engageant sur les lèvres ; Un frisson le parcourut ; Ce genre de femme, pensa-t-il, enfilerait un sac en toile de jute qu’il émanerait d’elle la même sensualité et le même magnétisme.. Surmontant son trouble, il la rejoignit et ils se dirigèrent ensemble vers le service où avait séjourné la jeune Radia .. Ils poussèrent une porte vitrée qui avait dû connaître des jours meilleurs et pénétrèrent dans un univers de silence à l’atmosphère lourde et oppressante ; Dans la semi pénombre qui régnait, ils distinguèrent au fond du couloir une femme lourdement charpentée, vêtue d’une blouse et de sabots blancs, qui se dirigeait vers eux d’ un pas nonchalant. La matrone des lieux, sans aucun doute ; Arrivée à leur hauteur, elle toisa longuement Tassadit d’un regard peu amène avant de cracher en leur direction :

-Les visiteurs sont interdits dans ce service !!!On n’ vous l’a pas dit ?

Sa voix était aussi dure que l’expression de son visage. Surmontant son agacement, Driss prit son ton le plus calme pour répondre : -Ce n’est pas pour une visite, c’est pour une enquête. Une enquête de la plus haute importance. Nous sommes  » de la houkouma « ….

Ils exhibèrent leurs cartes et la grosse matrone les contempla avec un étonnement teinté de mépris..

-Une enquête ? Et …… et pour savoir quoi, au juste ?

-Nous enquêtons au sujet de la jeune Radia Mennad. Elle a séjouné dans ce service et c’est d’ici qu’elle aurait disparu

– Et alors ? Ce serait la faute à moi, peut-être ?

Cette femme devait être aussi dérangée mentalement que les malades dont elle avait la charge. Tassadit intervint : « Serait il possible d’ avoir un entretien avec la malade qui partageait la même chambre ? »

– En principe, non, mais ;puisque vous êtes « de la houkouma « , on fera une exception. Chambre numéro 11, au fond, à droite. Elle s’appelle Sihem et de grâce, ne vous éternisez pas !!!!

Driss dévisagea son gros visage bovin et se dit qu’il eût été bon de lui tordre le nez jusqu’à entendre craquer le cartilage. Elle ne perdait rien pour attendre, la salope…

Ils se détournèrent de la matrone et se dirigèrent à pas feutrés vers la chambre numéro 11. Cette dernière était occupée par une jeune fille toute frêle, le regard dans le vague, qui leur lança un regard distrait avant de se replonger dans la contemplation de la fenêtre.

Elle ne devait pas avoir plus de 20 ans .. Tassadit se rapprocha d’elle et tenta une approche amicale :

-Bonjour, Sihem ! Tu es là depuis longtemps ?

Driss était à peu certain que la jeune fille se montrerait rétive et totalement fermée à la communication, aussi fut-t-‘il tout étonné de l’entendre répondre, d’une toute petite voix :

-Un mois. J’en ai marre. Marre ! Envie de mourir.

– Tu dois bien t’ennuyer toute seule dans cette pièce.. Tu n’as pas de camarade de chambre ?

– Il y en avait une. Partie il y a une semaine. Pas été remplacée.

– Tu devais moins t’ennuyer quand elle était là ?

-Oui, oui. Elle se confiait à moi. Et moi aussi, d’ailleurs

– Elle avait des problèmes ?

– Gros, gros problèmes

– Comment ça, gros, gros problèmes ?

– Elle sortait avec quelqu’un qu’elle aimait et qui l’aimait

– Et alors ? C’est la plus belle chose qui puisse arriver à une jeune fille de son âge, non? Tu ne crois pas ?

-Oui, mais le problème, c’est qu’il lui avait promis de l’épouser, alors…..alors, par amour, elle acceptait de faire tout ce qu’il lui demandait

– Et…. que lui demandait- il ? Le visage de la jeune fille se crispa dans une mimique gênée. – Ben…ils étaient comme mari et femme sans être mariés, quoi….

– Et ? Et alors ?

– Il a pris plein de photos et de vidéos d’elle toute nue dans toutes les positions dans son sommeil ;A son insu, bien sûr. Ensuite, il lui soutirait du fric en la faisant chanter, en la menaçant de montrer ces vidéos à son oncle, le Président, de les diffuser sur Internet. Elle pleurait beaucoup en me racontant tout ça parce qu’elle l’aimait sincèrement et que lui l’a utilisée ….bassement…Il a trahi sa confiance, trahi son amour… Elle s’ est mise à voler ses parents pour lui ramener du fric, mais plus elle lui en ramenait, et plus il lui en redemandait…

– Elle n’en pouvait plus, la pauvre, j ‘imagine…..

-Oui…et c’est là qu’elle a commencé à se droguer et à fréquenter les mauvais endroits..

« Tenez, prenez ceci. » Elle tendit à Driss un coffret métallique fermé par une serrure.

« Cette boite ne la quittait jamais; elle y enfermait son journal intime secret, à mon avis elle comptait revenir car jamais elle ne l »aurait oubliée ».

La jeune patiente avait parlé avec précipitation, comme épuisée par son effort, elle se rejeta en arrière dans son fauteuil, signifiant par son mutisme la fin de l »entretien.

Au sortir de l »hôpitaln Tassadit qui était venue avec sa voiture personnelle, offrit à Driss de le ramener sur Alger : « Je verrai ainsi chemin faisant comment vous vous y prenez pour forcer les boites à secrets » dit-elle à Driss avec un air très légèrement provocant.

Il accepta l »offre sans se faire prier.

Elle jeta négligemment sa serviette de cuir et sa veste doublée de soie sur le siège arrière, s’assit au volant dans ce geste gracieux des femmes qui savent faire pivoter leurs jambes avec une cruelle discrétion.Il eut le temps de noter le pistil des talons aiguilles prolongeant le galbe harmonieux et la couleur de porcelaine cachée sous la corolle obscure de la jupe. Tout l »habitacle trahissait sa féminité, son parfum de jasmin léger déjà familier, flottait sur les coussins de velours.

Driss entrait de plein fouet dans un monde de délicatesse troublant ; il eut soudain honte des qualificatifs grossiers dont il avait accablé mentalement la massive infirmière; il se sentait comme un paysan trouvant par hasard dans son champ un tanagra et qui pressent confusément que l’essence de toutes les femmes est là, dans cette statuette de terre cuite aux attaches fines et au drapé harmonieux.

La voiture démarra. Pour se donner une contenance et éviter les banalités de sa timidité, il ouvrit le dossier donné au ministère et commença à consigner par écrit les renseignements communiqués par la voisine de lit de Radia.

Un talisman pendait accroché au rétroviseur, un oeil en pâte de verre bleue qui se balançait aux irrégularités de la route. Il arrêta de sa main le balancement caressant des ponpons de soie

« C »est un porte-bonheur qui vient d’Istambul » précisa-t-elle, « on appelle cela un nazar boncuk, une ancienne croyance anatolienne assure que cet oeil de verre protège du mauvais sort à condition d’avoir été offert avec une intention pure ».

-Êtes-vous superstitieux » interrogea-t-elle?

Driss surpris par la question personnelle jugée trop directe, hésitait à répondre avec sincérité, mais surpris par sa propre audace, il s »entendit répondre : « je crois aux rencontres miraculeuses ».

Ses pensées se perdaient dans le long déroulement de l »asphalte, comme un ruban de réglisse ondulant sous la chaleur de juillet, il aurait voulu que le voyage n’eût jamais de fin.

Tassadit l »observait avec amusement, il était évident qu »elle le troublait profondément et ce n »était pas pour lui déplaire. Le jeune homme avait du charme, et une certaine distinction, que n »arrivaient pas à cacher le costume mal coupé et les plis de la chemise encore frais du repassage maternel.

Les mains posés sur le dossier refermé, Driss rêveur ne pensait même plus à violer les secrets du journal intime qui pouvaient pourtant faire avancer l’enquête, pour la première fois de son existence il se trouvait avec une femme étrangère dans l »espace étroit et protecteur de l’habitacle et cela créait une étrange et délicieuse intimité.

« Ouvrez la fermeture éclair de la poche droite de la serviette » ordonna-t-elle, « vous y trouverez un couteau qui vous permettra de forcer la serrure du coffret de notre disparue »

Driss les doigts tremblants de toucher un objet intime qui ne lui appartenait pas, sortit une minuscule lame d »acier forgé, gainée dans un étui en bois recouvert d’argent à décor floral très caractéristique de l’orfèvrerie kabyle. La serrure s’ouvrit sans résistance livrant un journal rempli d »une écriture fine et serrée; des pages du journal dépassait une vieille photo en noir et blanc aux bords jaunis.

« Voyons votre perspicacité » dit-elle, « je dois conserver tout mon attention à la conduite, mais vous pouvez analyser la photo et me décrire ce que vous y voyez. »

Driss, de bonne grâce commença l »exercice : « Dans un cadre à la végétation luxuriante ou foisonnaient palmiers dragonniers, yuccas, bambous et d »autres plantes rares » dont il ignorait le nom, « un pont japonais moulé dans un béton imitant des rondins de bois, enjambait un plan d’eau,au centre de la photo, un homme de petite taille avait posé d’assez loin, il y avait environ une vingtaine d’année, que trahissaient la couleur sépia et la qualité du papier argentique; légère calvitie, raie basse sur le côté gauche, pantalon de toile et chemise blanche ouverte, il regardait confiant l »objectif en souriant, et tenait dans ses bras une petite fille de deux trois ans blottie contre sa poitrine.

« Il faudrait une loupe , dit Driss on ne distingue pas précisément les traits des visages . »

« Je connais ce lieu » dit Tassadit, « enfant j »y venais souvent avec ma nourrice, ce pont est situé dans la partie anglaise du jardin d »essai du Hamma. Tiens! il y a une inscription au dos de la photo, Driss pouvez-vous la déchiffrer?

« Une inscription : villa Copawi ! Qu’est ce que ça veut dire ? » lui demanda Driss.

Tassadit freina brusquement projetant en avant son corps de sylphide sur le volant… son air apeuré ne faisait que renforcer la perfection de ses traits.… Driss se demandait comment cette femme pouvait dégager à la fois une telle assurance et une fragilité quasi enfantine. Driss avait envie de la protéger, de la serrer dans ses bras, de l’épargner de cette ville gangrenée par le vice et l’individualisme dévorant . Il se reprit néanmoins pour lui demander :« qu’est ce qu’il y a, ce nom vous évoque quelque chose? »

– non ce n’est rien, juste des rumeurs…

– Ces rumeurs ont l’air de vous épouvanter, je peux savoir de quoi il retourne ?

-Les sources ne sont pas fiables. Vous connaissez peut-être Habib Souaidia ?

-Bien entendu, qui ne connaît pas ce traître, dévoué à la cause ennemie ?

-C’est bien ce que je disais. Les sources ne sont pas fiables… Dans son dernier bouquin, il n’a pas seulement parlé de son procès, il a également évoqué l’idée de cette prétendue villa. Selon lui, le gouvernement se sert de cette villa pour emprisonner les indésirables

-Les indésirables ? .

Driss se rendit compte qu’en posant cette question, il révélait sa connaissance assez parcellaire du livre. Pour dire vrai, il exhibait quasi effrontément une ignorance crasse face à la finesse incarnée qui se tenait devant lui ..

Tassadit ne semblait pas s’étonner de son manque de défaillance culturelle. Il faut croire qu’elle a l’habitude d’avoir affaire à la médiocrité.« Ceux qui pourraient poser problème aux puissants »… « Mais qu’importe », dit-elle avec un soupir d’exaspération..

Le problème est de savoir ce que représente une telle photo et son lien avec la villa. « la fillette ressemble à Radia, mais il semblerait qu’il y ait une date imprimée au dos comme c’est le cas de bon nombres d’anciennes photos . Celle-ci date de 1989. Quant à l’homme, son visage me semble assez familier..Mais bien sur s’exclama Driss, ravi de sa découverte ..il s’agit de notre zaïm ! « Sa nièce et lui, ça semble naturel, non ? « s’exclama Tassadit d’un air altier. « Radia n’était pas encore née en 1989, j’ai cru comprendre qu’elle n’avait que 17 ans, riposta Driss avec une naïveté feinte.Tassadit se mordit les lèvres, froissée de ne pas y avoir songé plus tôt.. Elle se reprit :« Qui qu’elle soit , cette fille doit avoir un lien avec Radia. Préparez quelques affaires, nous partons pour Lakhdaria sur le champ, Radia a du se réfugier chez elle. »Sur le chemin qui le menait chez lui, Driss restait songeur. Lakhdaria était connue pour avoir été un fief islamiste redoutable pendant la décennie sanglante. Un frisson le parcourut au souvenir des massacres perpétrés alors. Curieusement la villa coloniale , symbole de la résistance nationale et de la fierté algérienne était devenue une maison de torture, un enfer où se mêlaient conjointement le sang et la gerbe, l’horreur, et la turpitude. Il chassa ses noires pensées de sa tête pour prendre quelques affaires chez lui et revint rejoindre Tassadit.

Sur le trajet qui les menait à Lakhdaria, Tassadit restait très silencieuse. Elle semblait très concentrée sur l’affaire. Lui-même n’y comprenait pas grand-chose. Il avait été embarqué dans cette histoire par la force des choses, à la fois heureux de pouvoir enfin se faire les dents sur une affaire concrète et angoissé à l’idée des enjeux qui semblaient peser trop lourd sur ses épaules encore frêles de jeune diplômé. La tournure que prenait l’affaire n’augurait rien de bon. Il avait l’intuition qu’il s’agissait de bien plus qu’une simple affaire de mœurs et de fugue d »adolescente. Des forces obscures tiraient les ficelles d’en haut sans qu’il n’arrive à saisir leurs vrais intérêts. Et la petite fille sur la photo, elle devait avoir un peu plus de 21 ans maintenant. Quel lien avait elle avec la villa Copawi ? Il savait que la villa avait été autrefois une maison de torture, mais qu’était elle devenue maintenant ?

La présence de Tassadit à ses côtés mettait Driss devant un dilemme quasiment Cornélien dans lequel il était tiraillé entre le sens du devoir -qualité pour laquelle il avait été sélectionné et désigné- et la folle envie qu’il avait de tout plaquer là pour vivre une Histoire avec cette jeune femme merveilleuse. Il en était là de sa rêverie quand il remarqua de part et d’autre de la route sinueuse qui s’enfonçait dans des gorges de plus en plus étroites, de nombreux miradors décrépis mais toujours dressés à flanc de montagne.

Il se surprit à demander à brûle pourpoint « Comment s’appelait Lakhdaria avant ? »

Tassadit étonnée lui répliqua « Palestro.. pourquoi ? »

« Ah je m’en doutais s’exclama Driss, je retrouve exactement les images des récits que mon père me faisait de cette région »

« Votre père est d’ici ? » lui demanda-t-elle

« Non pas du tout mais, jeune adolescent ,dans les tous premiers jours de l’indépendance, il est venu à Palestro et la beauté minérale de ce paysage l’avait profondément marqué. Enfin, disait-il ,les algériens pouvaient découvrir cette région .. Car durant toutes les années de la guerre de libération, non seulement il n’était pas possible de venir par ici mais de plus le nom de Palestro était irrémédiablement associé aux embuscades, aux tueries, et aux combats acharnés. »

Driss ne put s’empêcher de faire le rapprochement avec un passé, pas si lointain, où les « Tangos » faisaient régner leur terreur. L’histoire de notre pays n’est décidément pas un long fleuve tranquille..songea-t-il.

La dernière montée menant à Lakhdaria franchie, ils découvrirent la ville faite d’un amalgame d’anciennes maisons et de nouvelles bâtisses sans style mais invariablement « métastasées » de commerces en tout genre.

Ne voulant pas divulguer leur présence aux autorités locales, ils renoncèrent à aller se renseigner au commissariat de police ou à la gendarmerie, et préférèrent interroger un vieil homme paisiblement assis devant sa porte.

Driss prenant son ton le plus anodin : « Bonjour l’Hadj, excusez moi de vous déranger. Connaissez vous la villa Copawi ? s’il vous plait »

Le vieillard se fit interrogatif : « Que cherches-tu à savoir mon fils ? pourquoi t’intéresses-tu à tout cela ??? »

Driss se fit patelin « L’hadj, je me renseigne seulement, car quelqu’un m’a donné ce nom comme un point de repère pour continuer mon chemin »

Le vieux parut rassuré mais malgré tout lui asséna : « Tu sais il y en marre de toutes ces insinuations que l’on entend sur cette villa, tout et n’importe quoi a été dit et l’opprobre a rejailli sur la ville car on associait Palestro à la torture d’Etat , la séquestration arbitraire et les exécutions sommaires. Rien de tout cela n’a existé et les habitants de cette demeure sont tout aussi honorables et paisibles que toi et moi. En tous cas pour t’y rendre, tu devras sortir de la ville et au premier carrefour tourner à droite et poursuivre sur environ 2 kilomètres. Tu verras alors la villa Copawi à ta droite, Allah I sahal Oulidi !»

Effectivement comme le vieux l’avait indiqué, ils découvrirent une belle et grande maison de style colonial, au toit de tuiles rouges, ceinte par de hauts murs que la vigne vierge avait entièrement recouverts. La taille, l’architecture, le cadre , tout ici reflétait l’opulence d’autrefois, ce luxe réservé aux seuls colons qui entendaient bien montrer leur position dominante. Un imposant portail barrait l’entrée. Ils sonnèrent et attendirent un long moment avant qu’un vieil homme aux cheveux blancs et à la démarche incertaine vint leur ouvrir. Sans un mot , il leur fit signe de le suivre et les conduisit vers l’entrée de la maison. Tassadit et Driss allaient de surprise en surprise, qu’on les accueillit sans un mot qu’on les fit entrer comme s’ils étaient attendus, tout cela dépassait leur entendement. Ils en étaient là de leur questionnement quand une belle et très élégante femme toute vêtue de noir apparut sur le pas de la porte. Elle ne semblait nullement étonnée de leur présence. D’une voix grave, et sensuelle elle leur dit « Je vous attendais». Sans leur laisser le temps de la réflexion , elle les fit entrer dans une grande pièce, éclairée par d’immenses portes fenêtres donnant sur un jardin parfaitement entretenu, puis les invita à s’asseoir dans de confortables fauteuils de cuir fauve.« Radia est passée me voir »leur annonça-t-elle d’emblée. Puis comme si toute sa vie elle n’avait attendu que cet instant et ces deux-là , elle se mit à raconter. Sa rencontre avec Abdelaziz un soir d’été. Comment elle avait commencé à l’aimer à la minute même où elle l’avait vu.. Leur folle histoire d’amour. Puis, bien sûr, sa lâcheté et sa fuite à l’annonce de sa grossesse. A cette évocation une incommensurable tristesse s’abattit sur ses épaules et transparut sur son beau visage ,de lourdes larmes coulèrent sur ses joues. Elle se leva, s’excusa et disparut. Tassadit et Driss se regardèrent et demeurèrent silencieux. Le silence pesant ne fut rompu que par de vagues et lointains aboiements. La dame revint au bout de quelques instants , elle s’était ressaisie, il n’y avait plus trace de larmes. La tête relevée, mettant dans son port de tête ce qu’il faut de légèreté, un sourire aux lèvres, elle leur proposa un café. Oui Radia était venue et aussitôt repartie, elle ne savait où. Elle m’a vaguement parlé dit-elle de vouloir passer la frontière ,de chercher des passeurs de vouloir fuir le pays et la famille. J’ai essayé de l’en dissuader mais comment aurais-je pu avoir une quelconque influence sur elle ??? Elle regrettait de l’avoir abandonnée à la naissance à la famille de son père, Elle l’avait fait pour l’honneur de sa famille. Maintenant ils avaient tous disparu et elle, vivait avec ses remords. Le trajet du retour fut silencieux. Tassadit avait les yeux rivés sur la route, Driss ne cessait de penser à cette femme qui avait du tant souffrir. Les motifs de la mission qui leur avait été confiée leur apparaissaient cruellement dérisoires devant le drame auquel ils venaient d’assister. Leurs sentiments se rejoignirent mais ne trouvant pas de mots pour exprimer leur désarroi, ils se contentèrent d’échanger des regards qui les rassuraient quant à leur commune pensée.

Redevenant soudain pragmatiques : mission oblige malgré tout, ils se dirent qu’ils devaient maintenant se rapprocher du milieu de passeurs opérant dans le pays.La nuit était tombée depuis longtemps lorsqu’ils arrivèrent à Alger. Tassadit arrêta la voiture devant la porte de son hôtel, Driss descendit et elle en fit autant ne voulant pas d’un au revoir impersonnel . Ils se faisaient face debout, silencieux, maladroits, submergés par tant de sentiments ,le coeur battant, le souffle coupé, les yeux éperdument suspendus au regard de l’autre. Enfin , Il tendit la main, la posa sur sa taille, doucement, il tira vers lui son corps et l’enferma dans ses bras. Ils restèrent un long moment sans bouger et constatèrent qu’ils respiraient.

« Mon dieu! » Se dit tout bas, Tassadit, « Jamais je n’aurai cru qu »un homme si banal pouvait prendre possession de ce corps même quelques instants…C »est vrai, que l »envie a précipité la raison , j’aurai aimé ne pas être-là avec lui ! L »aventure pour l »aventure, non ! je n’en veux pas …D »ailleurs, je n’ai même pas envie de m’attacher à un autre homme que Mohand que paix soit sur lui …Oui, après lui le déluge! »

Ayant réalisé ce qu’elle avait fait Tassadit, reposa trés délicatement, les mains de Driss comme pour lui dire : »oh! si tu savais, je regrette déja! »

Elle sauta dans sa voiture, direction : l’appartement …Quant à Driss, il resta sur le seuil de l’immeuble à voir s’éloigner celle qui avait révolutionné tout son être …Ce baiser, n’etait que la confirmation de ce qu’il ressentait déjà depuis deux jours … »C’est elle que je cherchais …Oui! ça ne devait être qu »elle…Je savais que cette femme ne m’épargnerait pas »

Arrivée chez elle, exténuée, Tassadit se laissa couler un bain et s y glissa comme pour se laver de la fatigue de toute cette longue et rude journée mais aussi de « ce baiser » qu »elle voulait effacer de sa mémoire…Elle ferma les yeux et un moment, elle vit Mohand. Petits, il était son ami de coeur, ils avaient grandi ensemble, connaissaient tout l’un de l’autre, même ce que et l’un et l’autre ne voulaient pas s »avouer, ils avaient même choisi de suivre les mêmes études pour ne pas se séparer …Elle se rapella soudain de Driss et de ce « non, jamais » qu »elle s »était murmuré en le quittant …Elle avait dit cela aussi, quand Mohand l »avait surprise par sa déclaration d’amour et son voeu de l’épouser , elle se souvenait même qu’elle avait coupé tout contact avec lui, comme pour fuir ce droit de réponse qu’elle lui devait …Elle avait même déposé un congé d »un mois pour lui éviter de le croiser au boulot …Un mois, durant lequel elle avait réalisé Oh! combien elle l »avait toujours aimé, et si elle etait restée tout ce temps très présente dans sa vie, c’était aussi sa manière à elle de l’avoir et le garder près d’elle et avec elle …

Elle se rappelait le premier jour de leur retrouvailles après « l »invraisemblable déclaration » , elle en rougit encore, il n’était plus cet ami de coeur mais son amoureux ! et elle avait du mal à y croire …Du mal a s »adapter à sa nouvelle situation…Mais Mohand, savait la ménager, il avait su gagner le chemin vers son coeur sans jamais la brusquer, ni heurter sa liberté …

Elle se souvenait aussi de leur jour de mariage, inoubliable ! avait-elle pensé …Dommage, que le bonheur fût si court , très court parce que Mohand décéda six mois à peine après leur union d »un tragique accident de circulation, justement sur cette route qui reliait Palestro à Bouira…Tassadit etait partie trés loin dans ses souvenirs… quand tout à coup, la sonnerie du téléphone retentit, l »arrachant ainsi à son grand voyage …

– Allô… Allô. Qui est à l »appareil s »il vous plait ?

Une voix saccadée, rauque et féminine répondait à Tassadit « je suis non loin de la place des martyrs ! »

Puis plus rien.

À peine réveillée, elle pensait de nouveau à ce baiser qui lui rappela les bonheurs de l »amour. Elle se sentait prise entre deux feux : celui encore vivace d »une femme promise à un homme disparu et celui naissant d »un jeune inconnu dont les maladresses dégageaient un charme fou et séducteur. Tassadit se réveilla donc un peu perdue, froissée par les rêves, mais néanmoins heureuse de ressentir à nouveau les pulsions incontrôlées et irrationnelles qui font le bien-être des personnes amoureuses. Elle avait tant aimé Mohand qu »elle se sentit quelque peu gênée par ces nouvelles vagues d »émotions toutes venues par surprise du fond de ses entrailles. De la pudeur se disait-elle, et puis au diable la pudeur. Tassadit voulait un court instant sombrer dans l »indécence et s »offrir à son Driss. Elle voulait se jeter sur lui pour l »embrasser, le mordiller et le couvrir de mots-velours comme de caresses-incandescentes.

Elle tourna en rond pendant une bonne heure, tenta de se recoucher mais le baiser enchanteur avait fait son effet. Elle se surprit un instant embrassant le vide comme pour répondre à son désir immédiat de se laisser bercer par l »ivresse et le désir.

Finalement, elle décida de se ressaisir et de prendre les choses en mains. Direction la salle de bains où elle prit un bon bain moussant au parfum de jasmin. Elle chanta, sourit… Que la vie est belle se disait-elle ! Elle s »admira nue dans un miroir, se mettant tantôt de profil tantôt de face, scruta minutieusement son corps. C »est une habitude chez elle ! Grande sportive que le métier lui imposa; elle a fini par trouver plaisant l »effort physique. Elle aimait beaucoup sa silhouette fine !

Tout d »un coup le téléphone sonna. Ah zut le coup de fil…

Cette fois-ci, la voix rauque se présenta.

– Bonjour, je m »appelle Louiza avec un « z ». Je vous ai appelé dans la nuit pour vous dire que j »ai vu Radia non loin de la présidence. Je l »ai suivie jusqu »à la place des Martyrs d »où je vous ai appelée.

– Qui vous a donné mon numéro de téléphone ?

– Le colonel Habib.

-Ah, bon ?

– Oui, il m »avait chargé de surveiller un groupe de militants berbéristes à la fac centrale, et je suis tombée par hasard sur Radia dont nous sommes un certain nombre à avoir une photo. Si Habib nous a, à toute fin utile, communiqué ton numéro de téléphone au cas où Radia croiserait notre chemin.

– Nous ? Combien êtes-vous à avoir mon numéro de téléphone.

– Je ne sais pas. Peut-être tout le service DS015 !

– Ce n »est pas normal. Je ne suis même pas au courant.

– Vous savez, si Habib n »aime pas trop communiquer. Le secret est une seconde nature chez-lui. – Revenons à Radia. Où est-elle maintenant ?

– J »ai perdu sa trace non loin de là où je vous ai appelé. Elle semblait pressée et extrêmement inquiète.

– Peut-on se voir vers midi ? Je dois d »abord faire le point avec mon collaborateur.

– Pas de problème. Vous avez maintenant mon numéro de téléphone…. j »attends votre coup de fil.

Tassadit, raccrocha et se pressa d »appeler Driss pour lui livrer ses dernières informations. Elle mourait d »envie d »entendre sa voix. Elle tenait là un parfait prétexte.

Au moment même où Tassadit formait le numéro de téléphone de Driss, un son ténu, qui pour elle indiquait une extrême urgence, se fit entendre. Elle raccrocha. Driss et son attirance pour lui passaient en cette seconde au dernier plan.

Tassadit vérifia que les stores étaient bien fermés, ouvrit en grand les robinets de la baignoire. Elle se dirigea ensuite vers sa bibliothèque, qui couvrait tout le pan du plus grand mur du salon, retira les tomes 7 à 11 de l’Encyclopédie Universalis pour dégager l’endroit d’où elle accèderait à la cachette qu’elle avait dissimulée. Elle fit glisser la portion du fond du meuble et put alors ouvrir un petit coffre-fort, imbriqué dans le mur. L’ouvrant, après avoir fait jouer le code, elle y prit un téléphone portable et forma aussitôt un numéro ; son interlocuteur qui manifestement attendait son appel décrocha aussitôt et lui demanda si elle voulait toujours s’acheter des collants car il venait d’en recevoir un lot.

D’une voix sèche, Tassadit lui répondit qu’elle passerait dans deux heures précises, au n° 7, c’est bien ça ?

Tassadit raccrocha, ouvrit le portable et détruisit aussitôt la carte SIM pour en mettre une nouvelle. Elle récapitula pour elle-même, voyons, il est 11 heures, le rendez-vous est donc à 11 heures 45 (l’indication de « dans deux heures » était une précaution supplémentaire), bon il me faut m’habiller de manière la plus ordinaire possible pour une femme de mon âge, 35 ans déjà… que l’on sait fonctionnaire. Jean, tennis, un tee shirt ample et cette veste un peu déformée que je traîne souvent, tiens avec autour du cou l »écharpe bleue en soie… faire comme si j’allais flâner, on ne sait jamais, s’il fallait me justifier… avec ce salopard de Hamid, il faut s’attendre au pire… voyons voir… mais oui ! Driss sera le parfait alibi. Aussitôt pensé, aussitôt fait : « allo, Driss, comment vas-tu ? Je t’appelle car j’ai de nouvelles informations à partager mais je n’aime pas trop parler au téléphone »

– « Tu veux que je vienne chez toi » répondit aussitôt Driss avec des câlins dans la voix ; enfin, ils allaient se retrouver dans l’intimité, seuls, déjà il se voyait…

– « non », le coupa Tassadit, « une autre fois, là j’ai vraiment besoin de sortir, de marcher un peu, prendre l’air, à force d’être confinée, je sens un mal de tête arriver. Là, il est 11 heures et quart, qu’en dis-tu, le temps que je me prépare on se retrouve dehors ; je ne prendrai pas ma voiture, on pourra converser en flânant, qu’en penses-tu ? » ; et, sans laisser à Driss la moindre possibilité de suggérer autre chose, elle enchaîna : « on se retrouve à l’entrée du jardin du Sacré Coeur, tu sais, celui en haut de la rue Didouche »

– « oui, je sais où c’est, en haut de la rue Didouche Mourad ? »

– « oui, c’est ça, disons 14 heures 30, juste à l’entrée »

Tassadit se précipita pour sortir mais prit soin auparavant de se munir de son appareil photos ; elle avait la réputation d’être une fan du cliché… si on savait qu’en réalité mitrailler à tout va paysages et silhouettes l’ennuyait à un point ! mais elle s’était forgée cette réputation qui lui permettait d’aller un peu n’importe où et aussi surtout d’arriver avant l’heure à ses rendez-vous, d’en repartir plus tard sous le prétexte d’une lumière sublime qu’il ne lui fallait pas rater ou d »une composition inattendue. Elle s’obligea à ralentir, l’appareil en bandoulière bien en vue, comme si effectivement elle était sortie à l’avance pour flâner, photographier et peut-être aller acheter des collants. Il lui fallait toutefois arriver à l’avance à son premier rendez-vous, le plus dangereux, pour vérifier qu’il n’y avait rien de suspect.

A 11 heures et demie, elle arrivait au jardin, entrait, regardait à droite à gauche puis prenait son appareil photo, faisait des réglages tout en scrutant les environs. Elle commença à prendre des photos de ci, de là, puis là, tiens un oiseau qui s’envole.

Un peu plus loin, sur un banc, une femme était assise, la cinquantaine apparemment, une intellectuelle certainement, peut-être une professeure prenant une pause après un cours, un livre ouvert, regardant l’envol de pigeons.

Alors que Tassadit continuait sa flânerie artistique, sa montre marqua 11 heures 45 ; c »est alors qu »en se penchant, son écharpe fut accrochée par un buisson sans qu’elle s’en aperçoive, apparemment. La femme assise tout près sur le banc la héla : « madame, votre écharpe ».

Tassadit se retourna pour le ramasser puis se dirigea vers la dame en la remerciant. Se mettant toutes deux à deviser, après les remerciements et les banalités qu »on se dit entre deux inconnues, elles mirent à parler du livre de la lectrice ; Tassadit s’assit alors à son tour sur le banc.

– « je devrais, là, aller m’acheter des collants, un lot vient d’arriver mais j’avoue que je suis tentée de rester ici surtout qu’il fait beau et cette petite brise est bienvenue » dit à un moment Tassadit – « ce sont des collants transparents, ceux d’été que vous allez vous offrir ? j’en ai bien besoin moi aussi » répliqua son interlocutrice

– « non ce sont des noirs, pour une soirée » répondit Tassadit

– « ah ! alors ça ne m’intéresse pas » Aussitôt Tassadit, dans un murmure demanda :\n`\n- « avez vous détruit la carte sim avec laquelle on m’a appelée »

– « oui, bien sûr, aussitôt » répondit tout aussi doucement l’autre femme – « bon, alors on en est où ? » demanda Tassadit « pourquoi cette convocation urgente ? » – « je ne sais pas, j’ai juste ce message à vous communiquer : les amis de la rose se sont réunis, une date est fixée pour la fête, à vous d’offrir le vase ».

Sur ce, Tassadit se leva, remercia encore son interlocutrice pour le résumé bien intéressant qu’elle venait de lui faire du livre (livre qu’en réalité, Tassadit avait déjà lu, il y a quelques mois de cela, on n’est jamais trop prudent était sa devise) ; cette dernière répliqua que ce fut un plaisir puis se leva en disant « l’heure du repas est là, il est temps que je rentre » Il était midi et quart, le rendez vous avec Driss était pour bien plus tard, il fallait à Tassadit continuer à faire un tour du jardin tout en prenant d’autres clichés, vérifier de loin que la dame du banc qui venait de partir n’avait personne qui la suivait puis aller quand même s’acheter ces sacrés collants dont elle n’avait nul besoin.

Tout en déambulant, Tassadit récapitula pour elle-même : « ça y est, ils se sont enfin décidés ; depuis le temps qu’on se préparait à cette action de grande ampleur, et puis on ne peut plus continuer comme ça, ce pouvoir est bien trop corrompu, et encore si ce n’était que ça, il est prouvé maintenant que nombre d’entr’eux, et jusqu’aux plus hautes instances, agissent sur ordre des services spéciaux américains mandatés pour cela par la Maison Blanche ».

Puis revenant plus spécialement à la tâche qui allait être la sienne « j »ai quatre jours pour agir, c »est ce que nous avions convenu ; il faut que je réfléchisse comment agir au mieux pour que les preuves que j’ai réunies deviennent publiques, que l’opinion algérienne et aussi les opinions internationales en prennent connaissance… il me faut me méfier à la fois des medias occidentaux et en même temps les utiliser. Espérons que les contacts que nous avons travaillés, payés, relaieront correctement et au bon moment l’information »

Perdue dans ses cogitations, Tassadit arrivait déjà devant le magasin où elle savait qu »elle trouveerait des collants, quand elle se souvint de Driss, non pas du rendez-vous qu’elle n’avait pas oublié et où elle se rendrait aussitôt après sont achat… « mais qu’allait-elle faire de lui ? L’amener à partager cette cause de la liberté pour laquelle elle prenait tant de risques depuis tant d’années ? S’il adhère à cela, jusqu’où pourra-ton lui faire confiance ? et puis cette sacrée attirance qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, ne compliquait-elle pas les choses ? Si jamais il s’engageait, serait-ce par conviction ou du fait de cet amour naissant ? »

Tassadit finit par entrer dans le magasin d’habillement, prenant son air le plus avenant, décontractée, d’une jeune femme coquette, sans souci, si ce n’est celui de plaire et d’être heureuse d’avoir un métier et des revenus alors que tant d »autres gens peinaient à joindre les deux bouts.

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