Mon prof de français à moi

5 octobre, journée mondiale de l’enseignant.

Voici la lettre de Chorfa Abdelali, prof de français. Mon prof.


Carrefour rue de Paris-rue Lamoricière.
Une mitrailleuse.
Un servant casqué.
Aux principales sorties du village, les caïds sont chargés de filtrer les passants. La peur, le silence, l’inquiétude, quelque chose de vague comme une espérance imperceptible. Des murmures étouffés. Des noms : Laghrour Abbas, Laghrour Chaâbane, Belkout Abdelkrim, Benabbes Ghazali, Hammam Amar, Selmi Boubaker, Ouagad Salah, Chami Mohamed, Bourmada Abdelkader, Bourmada Kaddour, Athmani Tidjani, Marir Lahcene, Nacer Soufi…

instits
Un vieillard : « Des ânes ! Affronter les chars avec des bâtons ! »
Un homme frisant la cinquantaine : « Je n’y comprends rien. »
Une vieille femme : « C’est la guerre sainte ! Les roumis vont être chassés. »
Un jeune homme : « Ça y est ! »
La police et la gendarmerie ont fait le tour du village : tous les hommes ayant plus ou moins sympathisé avec l’idée de l’Algérie libre, tous ceux qui ont approché le PPA-MTLD ont été embarqués.
Un journal titre : « Brusque flambée terroriste dans les Aurès »
L’Algérie est partie.
L’Histoire s’est mise à articuler des sons nouveaux.
La harka participe à la valse des os brisés, des ongles arrachés, des cigarettes, du téléphone, des baignoires, des suspensions par les bras et par les jambes, du gourdin, de la bouteille…
Cauchemar ? Non, réalité !
A cette réalité, la France populaire semble dire non.A cette réalité, la France officielle répond en invoquant les nécessités de l’efficacité de la guerre en protestant de la rarissimité de ces abus.
A cette vérité non conforme à la réalité, moi, la victime, je n’ai pas répondu.
Que peut-on répondre au capitaine la Fouchardière dans un bureau lorsque l’interprète est un gourdin ?
Que peut-on répondre au capitaine la Fouchardière, un originaire de Poitiers, père adoptif d’un petit Arabe, selon ses affirmations, lorsqu’il vous a « cassé ta sale gueule » ?
Que peut-on dire au capitaine la Fouchardière lorsque, les lunettes brisées, les yeux fermés, le sang couvrant tout le visage, vous n’arrivez plus à entendre la voix de l’archange Garcia s’élevant au-dessus de celle de Barabino pour vous marteler l’esprit ?

Rappelez-vous nos agréables veillées autour du téléphone, mon capitaine. Mon capitaine, rappelez-vous les loisirs que nous passions ensemble, au salon de la torture : vous, la main sur une chose que le myope dépourvu de lunettes ne distinguait pas nettement, moi, enfoncé dans un tabouret métallique renversé, un balai à travers les jambes, sous les genoux, les mains liées derrière le dos.
Souvenez-vous, mon capitaine !
L’oreille gauche renfermée dans un fil électrique et un deuxième fil. Ce deuxième fil, mon capitaine, vous en souvenez-vous ? Non, bien sûr, mon capitaine.
J’ai gardé de vous des souvenirs bien vagues : une chose qui n’a plus de forme, plus de visage, une chose qui s’est fondue dans les millions de cris, de souffrances, de tortures.
Mon capitaine, c’est à peine si mon dos, mes vertèbres gardent votre souvenir.
Rappelez-vous, mon capitaine, l’arrivée du lieutenant Haluchon cette nuit d’octobre. Oh, il devait être deux heures ! Je parie que le lieutenant Haluchon ne se rappelle ni mes cris d’allégresse, ni cette chose informe et pleine d’eau que le sergent Garcia traînait à travers le couloir et jetait sur un bas flanc.
Mon capitaine, vous rappelez-vous nos amis communs, le lieutenant Boutin, le procureur militaire dont les mains gantées lui évitaient de voir les visages tuméfiés de vos invités ? Et ce fameux colonel, comment s’appelle-t-il déjà ? Charbonnier je crois.
Il n’y avait pas mon capitaine. Il y en avait de plus modestes, il y en avait de pas galonnés du tout, il y en avait même qui s’habillaient en civil…
Rappelez-vous, mon capitaine ! Rappelez-vous Benali et nos parties de plaisir à la campagne, la ferme Bayada avec ce beau chien loup. J’ai oublié son nom mais je me souviens de son beau dentier sanglant. Et ce fût métallique plein de terre et muni d’anneaux. Moi, le beau bronzé, j’en devenais à la fois pâle de plaisir et rouge de vanité.
Nous avons passé des jours et des nuits inoubliables ensemble mon capitaine.
Avez-vous des nouvelles de vos autres invités, mon capitaine ? Savez-vous ce que sont devenus Aïssaoui, Bibi, Iken, Bensetiti, Zerouali, Kellil, Morjane, Marir, Haddad, Masmoudi, Khiari, Ayadi, Takouachet, Benzarour, Boutarfa, Chami, Djehiche, Hadiden et les autres ? Ces autres que nous avons connus ensemble ?
Lachkhab est maintenant agent de l’ordre et Djebaïli a près de cent ans et est presque aveugle.
Vous pouvez vous vanter de les avoir réunis dans votre grande maison. Vous l’appeliez C.T.T. je crois ! Centre de transit et de triage.
Vous avez effectivement assuré dans des conditions on ne peut plus exceptionnelles tri et transit. Il en est que je n’ai plus revus. Je crois me souvenir une certaine nuit avoir été réveillé brusquement.
Je dois vous l’avouer, mon capitaine, je transpirais, je n’arrivais pas à soulever la tête, j’avais des crampes d’estomac. Je n’arrivais pas à comprendre ces coups de feu en pleine nuit, ils semblaient venir de près. Oh, je devais rêver sans doute ! Ce n’était certainement qu’un simple transit fêté comme il se doit. Et puis, mon capitaine, je dois reconnaître que, grâce à vous, j’ai connu du monde.
Avez-vous des nouvelles de Saval, de Guludec ? Et cet ancien para qui enseignait au boulevard de l’Est ? Que fait Gelin Marcel, le commandant de réserve qui savait porter si élégamment l’uniforme, un beau colon ?
Comme je vous le disais, grâce à vous, j’en ai connu du monde.
A Aïn Skhouna, du côté de Batna, où vous m’avez envoyé, j’ai eu l’insigne privilège de connaître le lieutenant Fedi Michel, originaire de Lutaud. Savez-vous qu’on le prétendait patron de la main rouge ? Ah, ces mauvaises langues !
Il faudrait rappeler les morts pour raconter, et les morts, mon capitaine, se réveillent chaque jour ici à Khenchela.
Ils prétendent ne pas être morts.
Vous serez sans doute d’accord avec eux, mon capitaine.
Mon capitaine, la guerre de libération a permis de libérer les instincts. Ce que l’école française m’a appris, une certaine école française l’a revu et corrigé.
Moi, le barbare, après le départ de la France civilisatrice, je suis redevenu barbare. Je ne m’occupe plus de chevalerie légionnaire, de noblesse parachutiste, de grandeur ni de certitude militaire.

J’ai réappris un langage primitif, un langage fait de travail très terre à terre, comme celui d’élever une famille comme le ferait tout animal, de prétendre être heureux au son des rires enfantins.
Je me rebelle parfois lorsque je vois l’ambition de mes enfants se limiter à des horizons humains. Le surhumain a perdu son charme, semble-t-il.
Mon capitaine, vous êtes ma gloire aujourd’hui. Savez-vous pourquoi ? Parce que j’ai pu vous vaincre, mon capitaine.
Je vous ai battu en m’accrochant à ce que j’étais.
Je vous ai battu parce que malgré tous les raffinements de votre méthode civilisée, vous ne m’avez pas arraché le moindre aveu alors qu’effectivement j’appartenais à la résistance.

Je vous ai battu, mon capitaine, parce que, alors que je m’ancrais dans mon Islam, vous perdiez votre Christianisme, je suis resté homme et vous ne l’étiez plus.

Je vous ai battu, mon capitaine, parce que mes morts parlent quand vos vivants se taisent.

Chorfa Abdelali
Professeur de Lettres françaises, Inspecteur Général. 1937-2005

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